fragments de samedi (1)

Saturday Nowhere

à lyon, (…) le 21 juin 1994

 

 

à phlaurian P.

 

 

Mon cher amour,

 

voilà que prennent fin les six longs mois de silence que tu m’avais demandés, ces longs mois de supplice, de fin d’une vie, voilà la renaissance.

 

Je n’ai pas attendu une seconde de plus que la limite que tu m’avais fixée. Je n’ai pas tenu plus, même si je sais combien tu aimes quand les choses flottent doucement entre la légèreté et la gravité, que le sérieux et le tragique sourient en se voyant, quand les points les plus fragiles des destinées humaines semblent vibrer de l’effort qu’ils soutiennent, maillons faibles des chaînes dont la machinerie vitale d’aujourd’hui me fait croire qu’elles ont remplacé les fils délicats que la mythologie attribuait à nos vies.

Aujourd’hui je veux retourner à ces fils, défaire les pelotes, remplacer cette usure mécanique du métal qui frappe une cadence au cœur de ces rouages par la mélodie discrète de la navette. Je veux faire partie de cette fresque ancienne, tapissée de couleurs. Je me souviens d’il y a six mois. Je me souviens de la tension qui nous prenait tous les jours à la gorge, en nous levant, en nous couchant, où deux ans d’amour nous avait entraîné.

Je me souviens de ces disputes, maudites, et je me souviens de mon aval sur chacune de nos décisions. Je me souviens du peu de cas que je commençais à faire de tes avis, illuminés ou inexplicables selon ce que j’en voyais. Je me souviens bien que je ne te laissais pas m’en montrer plus, mais que j’y avais acquis une certitude flamboyante de l’importance de mes propres perceptions. Je me rappelle ce que je croyais avoir raison de me dire, que je pensais pour nous deux, et que quelqu’un devait le faire. Que j’étais bien plus rationnelle que toi, que j’avais des arguments, et que tu étais si facilement acquis par mes paroles. Je revois la flamme de tes yeux et ton amour ardent quand tu me disais que tu n’étais pas d’accord sur quelque chose, mais que tu n’osais aller plus loin. Je croyais gagner de la confiance alors que je ne pouvais que t’en faire perdre. Et je me souviens de ce jour où tu n’as plus pleuré doucement, en te cachant, mais à visage découvert, et de ton regard, et du premier vrai reproche de toi que j’ai compris.

« Je pars, tu ne m’écoutes plus. » et je me souviens de ces larmes d’enfants qui roulaient sur tes joues, et te faisaient si homme que rien n’aurait su dire, plus que cette image, combien je t’admirais, avant que de te perdre…

Le soir, je recevais cette lettre de toi, je ne dirai pas combien elle me fit mal, combien je pris conscience des choses qui me semblaient avant si naturelles, et qui n’étaient que froideur de ma part. Je me souviendrai toujours de ce changement de rythme dans ma vie, quand, au milieu de la course du plus beau des chemins, je réalisai que je n’avais plus qu’une jambe, et que tout brûlait.

Tu m’avais dit de me chercher six mois, que ce jour-ci, je pourrai t’envoyer une lettre, que tu lirais peut-être. Je crois avoir compris pour la première fois de ma vie que tu disais peut-être en sachant que tu pourrais réellement ne jamais la lire, toi qui n’avais jamais voulu manquer un seul signe de ma part. Toi qui n’aurais jamais voulu me manquer, tu avais réalisé que tu te manquais peut-être en t’accrochant trop à moi, et que je disparaissais aussi.

 

Alors j’ai écrit, six mois, j’ai fait ce que tu faisais avec tant de puissance, j’ai quitté toutes mes autres tâches, et je me suis engouffrée dans cette musique qui te faisait voir les couleurs, dans ce seul lien que tu étais sûr de toujours conserver à la terre, et j’ai compris ta soumission à ce que j’appelais folie. Je me suis mordue les mains, qui ne savaient pas dire ce que tu savais me faire voir avec des accents des quatre coins du monde dans la voix, et j’ai écrit avec mon sang. Parce que tu me manquais vraiment, et que je ne savais plus penser en n’ayant plus que toi à penser.

Et je t’ai écrit, comme un portrait de toi, je nous ai écrit, et je voudrais te faire lire, que tu te lises, que tu lises ce qui aurait pu se passer si j’avais été moins folle, moins rationnelle…

 

 

 

 

La pièce.

 

 

La princesse.

Le roi.

La bête noire.

Le prince.

 

 

 

Acte I scène 1.

 

 

Le roi, La princesse.

 

Le roi ─ vous rendez-vous compte de cette bête noire que nous avons là… ?

La princesse ─ ça, pour une bête, noire, c’est une bête noire.

Le roi ─ et pourtant… vous avais-je pas dit qu’il ne fallait pas la surprotéger ?

La princesse ─ si, et pourtant si, si j’ai essayé de faire attention…

Le roi ─ ce que vous n’avez pas fait, c’est attention, justement !

La princesse ─ c’est-à-dire ? Qu’entendez-vous par là ?

Le roi ? ─ que vous y avez pensé, et que cela l’a tuée !

La princesse ─ ça pour une scène ! C’est bien une scène que vous m’en faites !

Le roi ─ allez vous faire foutre, ma fille !

La princesse ─ avec grâce, votre majesté !

 

 

 

Acte I scène 2

 

 

Le roi, La bête noire.

 

 

Le roi ─ hé bien vous voilà ! Que comptez-vous faire ?

La bête noire ? ─ compter ?

Le roi ─ voilà, que savez vous d’autre ?

La bête noire ─ dompter ?

Le roi ─ et cessez ces jeux de mots !

La bête noire ─ désolé…

Le roi ─ je ne me suis pas excusé, que je sache…

la bête noire ─ désolé.

Le roi ─ allez vous faire foutre !

 

 

 

Acte I scène 3

 

 

La princesse, La bête noire.

 

 

La princesse ─ par Dieu ! Quelle bête immonde !

La bête noire ─ princesse… ?

La princesse ─ ne comptez pas sur moi pour braver le chemin de la stupidité, jusqu’à oser m’adresser à votre putrescence !

La bête noire ─ mais…

La princesse ─ bien sûr, puisque vous êtes intelligente, je vous accorde que vous aurez compris, avec une terrible évidence, que je ne m’adressais qu’à votre manière de penser ! Jamais,Ô grand jamais ! Je n’aurais osé m’adresser à votre corps divin !

La bête noire ─ je suis donc bien prise dans un jeu de dupes !

La princesse ─ apprenez que le prince que vous remplacez n’est autre que mon âme, et que l’amour lui-même ne saurais dérober en mon cœur tant de flammes qu’il n’a fallu brûler de flambeaux et de torches, ne fût-ce que pour allumer le fond de votre regard…

La bête noire ─ et pourtant… est-ce toujours moi ?

La princesse ─ je n’ai qu’ouïr de vos jérémiades ! Je suis occupée, moi ! Et j’attends le retour de mon prince !

La bête noire ─ et voilà son cheval qui clopine…

 

 

 

Acte 1 scène 4

 

 

La princesse, Le prince.

 

 

Le prince ─ car vous voilà, ma belle ! Ma mie !

La princesse ─ vous me flattez amour ! Que de beaux sentiments !

Le prince ─ pour vous j’ai dépassé tous les démons obscurs qui reprenaient mon cœur et tué la folie…

La princesse ─ et vous avez toisé, de votre œil de braise, la croupe du démon, et lui avez donné du bâton !

Le prince ─ Ha ! (rit d’une façon un peu exaspérée, mais se force tout de même]

La princesse ─ oui ! Et avez terrassé tout ce qui se mettait en travers du chemin de vous à moi mon âme !

Le prince ─ et si ç’avait été moi, très chère, qui avait été en travers du chemin ?

 

 

 

Acte 1 scène 5

 

 

Le roi, Le prince.

 

 

Le roi ─ et bien maintenant, prince ! Prenez ces toiles, et faites-m’en une cabane ! Allez ! Du nerf !

La bête noire ─ non, je ne sais si les mots que vous prononcez sont pour moi ou pour mon âme !

Le roi ─ pour vous ! Et c’est une bien facile besogne !

 


Un commentaire

  1. l'Acteur dit :

    J’ai rien pigé. C’est donc probablement du génie a l’état pur… ou de la foutaise…
    Ou les deux en même temps.

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