il · scènes infinies · scène XII

Il vient se placer dans l’arrière de la pièce, l’air doux. S’avance dans l’espace sans foule et se plante face au public qu’il veut affronter de ses congénères. Sa détermination se fait sentir d’amorcer quelque chose de nouveau et d’essentiel. Lorsqu’il prend la parole, il a changé de voix.

 

 

Il y eut, souvent dans l’histoire du monde, des révolutions. Ne parlons pas du sang, je n’aime pas le sang. Je veux parler de révolutions idéologiques, de façons de penser différentes qui deviennent d’un seul coup évidentes, de la nécessité humaine toujours renouvelée de changer son monde, de marquer sa réalité de ce qui n’existe pas encore.

 

Je veux vous parler ici de la première révolution, celle du ─ mot ─. la stupidité qui est la notre nous a conduit à l’oublier, et à confondre ce mot avec le n’importe quoi duquel il surgit. Nous croyons aujourd’hui, dans ce que nous appelons « onomatopées » ne faire qu’évoquer les sons de la vie de tous nos jours. Nous avons la suprême ignorance de n’y pas reconnaître ce que nous sommes nous-mêmes: une construction, une imagination débridée imposant la vie au chaos. Le conte qui va suivre n’est pas une histoire banale. Plus que la découverte du feu, il s’agit là d’une révolution. L’homme n’était rien avant cela, et après il ne sera plus rien. Le mot a engendré le sens, quoi qu’on en dise, il n’était pas évident que le contraire eût pu se produire, et l’expérience a montré cette voie. Désormais, et jusqu’à ce que plus rien n’ait de nom, nous avons quelque chose à comprendre. Une raison d’être et d’avancer, chercher encore plus d’idées à avoir.

 

Mais je déblatère inutilement des propos obscurs, confus, et trop étroits pour passer pour civilisé. Je vous prie, vous qui avez l’obligeance de m’écouter, entendez le discours qui va suivre, il vous sera peut-être utile à quelque chose. S’il a pu m’apporter un regain de force dans mes errances intellectuelles, j’en comprends que j’ai à le transmettre, jusqu’à rendre à quelqu’un ce que ça m’a apporté.

 

 

Tout d’abord, la lumière d’un soleil crevé faisait trembler les lueurs pâles qu’on a toujours cru voir à l’aube, et l’homme qui se leva ce matin n’avait rien de commun avec celui qui s’était couché la veille. Ensuite, tout était transfiguré dans l’esprit de ce qui s’anime. Dès lors, il fut entendu qu’il fallait réagir à cette masse d’identité qui nous écrasait le dos. Un d’entre eux dressa sa carcasse et du fond de son être rappela tout ce que la nature avait pu lui donner de bon. Il eut le plus grand cri qu’on entendra jamais, et qu’on entend encore quand on tend l’oreille dans le lointain. Le premier mot était né, qui désignait la première chose, cette indivisible origine du monde, cet instant qui, plus que tout autre pouvait prétendre à l’immortalité car il était évident que sans lui, rien n’aurait jamais de temps. Ce nom donné sans réflexion à tout ce que les hommes cherchent à rejoindre depuis, nous aura condamné à nous chercher une raison de vivre. Tant mieux si l’impossibilité faite pour tous de jamais répéter ce mot nous a lancé sur la voie de l’humanité. Tant mieux si nous ressentons ce manque cruel à jamais, et que nous plaçons des mots sur chaque chose qui croise notre chemin. Voilà qui justifie notre monde et notre conscience. Mais après ce cri qui a rejoint en frappant son propre écho, tout restait à faire. Tout commençait. De savoir qu’on peut crier, s’écrier, à s’écrire, il n’y a qu’un pas. L’homme avait ce besoin de le franchir, repousser ses limites, qu’il ne connaissait même pas encore. L’arrivée de l’idée au cœur du problème humain fut longue et semée d’embûches. Si le sens avait été engendré, du moins potentiellement, par ce premier mouvement de l’être, il lui restait à être réalisé pour exister vraiment. Là est notre histoire. Car raconter la création est comme la vivre, ça relève de l’évidence. Rien de compliqué, juste un chemin qu’on emprunte un jour, pour ne jamais le rendre. L’homme n’était pas seul, il se retourna.

 

Comme il avait jeté son cri à la tête de l’adversité, à rien d’autre qu’un peu de vent et de soleil qui passaient par là, dans un élan de joie soûle, il ne compris même pas l’ampleur de ce qu’il avait fait. Il serait injuste de laisser de lui l’image d’un primitif qu’un accident seul aurait mené à l’origine du monde. Il faut signaler qu’il mourut dans l’instant, foudroyé par la vibration provoquée en son propre corps, ce qui ne lui laissa pas le temps de même s’entendre, ou plutôt, de comprendre qu’il s’entendait. Ses rotules rencontrèrent le sol, et franchirent même une couche non-négligeable de poussière et de terre sèche à ses pieds. Il s’enfonça dans son délire, la terre l’accueillit avec une joie aussi grande. Son poids nous le fit disparaître et l’emporta dans une faille que nous ne comprîmes jamais. Il nous légua l’absence. Sur cela nous ne trouvâmes pas de mot. Pas d’assez fort.

 

Et le monde était là, qui attendait quelque chose qui eût pu prétendre suivre, être la continuation logique de cet événement, que nul ne parvenait à analyser. Seul un d’entre nous, prisonnier sans doute d’un malaise plus grand que les autres, parvint à émettre un son guttural. Ce raclement de gorge célèbre à jamais notre identité: « Ôoommm… ». Le charme rompu, tout le monde ayant vu la continuité ainsi foulée au pied, plusieurs choses naquirent instantanément. D’une part, une grande sensation de culpabilité de la part de celui qui n’avait su retenir ce son. Et cette force, qu’il avait cru une faute, il se l’appropria à jamais. Voilà pourquoi il cru éternellement que ce mot lui revenait, n’appelait que lui, et voilà pourquoi il prit sourdement la consonance du malheur. Ce n’aurait pas dû. Si tous avaient émis le même cri puissant, ce dont ils étaient strictement incapables, tous seraient morts. Si tous avaient attendu quelque chose qui vaille ce premier mot, nous serions encore là à attendre, placés face à la miséreuse lisière du monde, milliards d’êtres tournés bouches-bées vers ce qui ne semblerait plus qu’un trou.

 

 

Le miracle vint de cet ancêtre dont l’histoire rappelle le haut méfait et ordonne la première morale: « tout cri d’impuissance est un cri d’identité; entendez par-là que tous ceux qui, face à ce qu’ils ne comprennent pas, réagissent, doivent être considérés comme justes envers eux-mêmes, ils rendent la justice pesée sur la balance de leur entendement, et nous sommes fiers de ces aléas. »

 

les réactions autour ne seront sans doute pas celles qui vous sembleraient les plus évidentes. Les êtres tenus là attendaient alors que l’immensité jette encore au travers de leur route une preuve de sa présence, ils n’eurent qu’une rupture faible, dont l’auteur crut mourir de honte. Les uns s’éparpillèrent, certains pensant qu’il était effectivement honteux d’avoir ainsi jeté l’espèce en dehors de la voie divine, d’autres heureux que le problème métaphysique fut si vite résolu, d’autres encore n’en pensant rien, raisonnables déjà, ils savaient que la promesse de l’un non tenue par l’autre ne signifiait pas assez de choses en elle-même pour qu’on y réfléchisse plus longtemps. À côté de ceux-ci, une part se fit cercle autour de celui qu’elle ne savait nommer, n’ayant pas le courage de l’action exemplaire pour l’instant, ni fautif, ni héros, l’observant sans relâche et attendant que l’homme manifestât un autre signe de sa puissance évocatrice. Enfin, un troisième groupe se rassembla autour de celui qu’elle voulut nommer, elle. Aucun des êtres de ce groupe n’y arriva cependant du premier abord, leur gorge encore enserrée de l’émotion suscitée par ce qu’ils comprenaient comme étant un miracle. C’est peut-être pour ça qu’aujourd’hui encore nous avons plus de mal à trouver les mots pour remercier que pour beaucoup d’autres choses. Bientôt, ils arriveraient à émettre des petits cris qui tireraient, à la longue, leur sauveur de la prostration dans laquelle il avait été plongé par ces quelques minutes éprouvantes.

 

 

Alors, le monde fut jeté en pâture au mot, qui s’en délecta en s’appropriant la moindre parcelle du prochain.

 

 

Il s’assombrit, on le voit se raidir et repartir d’une démarche forcée.

 


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